Galères au Kenya et Tanzanie

Très vite, je mesure les limites de mon mode de voyage en sac à dos. Le manque de véhicule réduit mes déplacements et me coince en zone urbaine. Mon manque de maîtrise de l’Anglais et mon téléphone cassé me coupe du monde et me confronte à un sentiment de solitude. Mais le plus difficile pour moi est de retrouver cette place de touriste qui m’est si difficilement supportable. En voyageant en sac à dos, je fais partie des « backpakers ». Nous sommes nombreux dans la petite auberge la moins chère de Nairobi.

Au début, je suis contente de retrouver tous ces occidentaux. Beaucoup de voyageurs seuls, vadrouillant d’un bout à l’autre du monde, de plusieurs semaines à plusieurs années. Certains en quête d’apprentissage, d’autres volontaires dans des associations, en plein challenges sportifs, ou pratiquant un tourisme plus classique. Globalement ils ont plus de moyens que moi, semblent hyper connectés et mieux organisés.La grande communauté des backpakers se veut plutôt «roots », conviviale et libertaire .

Puis je sens que j’ai des difficultés à m’intégrer. Mon ego reprend du pouvoir ; je me compare, m’évalue, me dévalorise sans oublier de juger mon prochain … Les rapports de séduction m’oppresse, je ne sais pas quoi faire de tous ces codes relationnels que je pensais avoir quitté pour le temps du voyage. Je finis par me renfermer un peu sur moi.

Selon Brenda Le Bigot, “un des paradoxes du backpacker est qu’il ou elle poursuit toujours cet idéal de se différencier des touristes et de se rapprocher du mode de vie local, mais se retrouve vite happé·e par le petit monde du backpacking.”

Zoom sur Nairobi :

Capitale du Kenya, c’est une grosse ville, pollué et tristounette. Les inégalités sociales sont violentes. Kibera , considéré comme l’un des plus grand bidonville d’Afrique de l’Est s’étend sur 256 hectares en plein centre de la capitale. Les habitants de ce bidonville géant gagnent entre un et deux euros par jours.

Les kényans, à l’image des parisiens, marchent vite, se ne regardent pas, ne sourient pas. C’est d’ailleurs une technique que j’apprendrais ; pour éviter de se faire embêter par les plus pauvres, il faut les ignorer du regard : Dur !

A part la rencontre d’un adorable cireur de chaussures, et de son groupe d’amis vivant dans le bidonville qui m’ont accueilli chaleureusement et avec simplicité, je n’ai vraiment pas aimé l’ambiance de Nairobi.

L’argent m’a semblé dicter les rapports humains : si tu es blanc et touriste tu payes, tu payes et tu payes !! Les sourires aussi seraient-ils monnayables ?

La Tanzanie :

Je contact J. qu’on m’a recommandé pour rencontrer les Massais. On vient me chercher en 4X4. J’attends de longues heures avant de rencontrer cette femme d’affaire, très apprêtée.

Assez vite elle me parle d’argent, si je veux aller  au village ; je dois payer – le trajet puis 40 euros par jours pour rester sur place, en échange d’une petite chambre sans électricité et de mon repas… C’est hors budget! Habitué à tout négocier en Afrique, je ne perds pas espoir. Elle finira par me proposer de dormir chez elle pour la nuit en attendant de discuter de tous cela le lendemain matin.

Après une nuit passé à vomir (vive les tourments physiques des voyages) je décide de mettre les voiles. J. me rattrape de justesse, me proposant une dernière négociation ; pour 25 euros – 1 nuit en terre Massai. J’accepte cette proposition.

Après des heures d’attente sous un soleil étouffant, le petit fourgon démarre, bondé sinon rien!Écrabouillée par un énorme bonhomme, les kilomètres défilent, c’est long et poussiéreux, inconfortable et éprouvant.

 

Jour J :la magie opère, le paysage est sauvage et magnifique. J’entends les hyènes au loin. Des éléphants passent dans les parages. Pays des girafes et des Lions… A l’aube, départ avec le professeur du village pour plusieurs heures de marche, je me sens enfin bien.

Je rencontre des Massais, certains en habits traditionnels, d’autres plus moderne. Ce sont des paysans qui vivent simplement en harmonie avec la nature, leur environnement, les esprits. Ils sont accueillants avec moi, je peux vivre un temps à leur rythme, fouler cette terre qu’ils occupent avec respect.  Je marche avec eux, longuement, lentement ; un petit moment d’éternité. Ils sont là, oui, à veiller sur leurs troupeaux, à chercher de l’eau, à passer le temps entre amis, à se réunir en famille dans leurs petites cases rondes.

Je vais à une cérémonie de diplôme dans une école à quelques heures de marche du village : 700 enfants et parents réunis pour l’occasion – et une seule blanche ; vertige… Mais je suis encore une fois accueillie avec chaleur et simplicité. Je goûte aux spécialités locales (je trouve ça super dégueu), félicite les jeunes diplômés, assiste aux danses traditionnelles. Puis reprends la route du retour, accompagnée de quelques professeurs et d’un groupe de Massai . Nous marchons soleil couchant, l’air est doux, le soleil moins agressif, je respire.

J’observe la nuit tomber sur les neiges du Kilimandjaro, ce Big boss qui nous regarde de haut.

Alors qu’une enseignante me propose de rester chez elle quelques jours et que j’en informe ma businesswoman resté à Arusha, elle m’ordonne de rentrer. Une Française m’appelle et me traduit ces propos : soit je rentre soit on m’envoie la police de l’immigration et n’ayant pas de visa mention volontaire je pourrais être inquiétée et obligée de payer 1000 à 2000 euros d’amende! Si je veux rester, je paye les 40 euros précédemment demandé !

Je ne suis donc pas libre de mes mouvements ?  Pas libre de me faire héberger ? Je suis écœurée. J’aime cet endroit, j’aime les gens des campagnes. Je suis terriblement frustrée. Je veux continuer à être bercée par le doux bruit de cette généreuse et insaisissable nature.

Le lendemain, à contre cœur, je reprends la route. Arrivé à Arusha je suis à fleur de peau, en colère et inquiète… J. vient à ma rencontre et me dis que je dois partir aujourd’hui de la Tanzanie-carrément du pays maintenant !!!… Que je n’ai pas assez d’argent pour rester! Et que je n’ai pas le droit de me faire héberger ?!

Serait-ce la une petite mafia du tourisme bien organisée ?

Je craque, je fonds en larme, mon fils me manque, j’ai le mal du pays, je ne comprends rien à ce qu’il se passe, je me sens seule… Et là, la rencontre a lieu :

Quatre « mamas Massais »sont dans le coin, voient ma détresse, sincère. Elles m’entourent de leurs bienveillances, de leurs amours. C’est cash, je fini de m’effondrer à leurs contacts. Ce qui se passe est magique, la plus âgée me caresse longuement les cheveux, pendant qu’une autre me tient la main, et que les deux autres soutiennent mon regard avec puissance et douceur. Leurs yeux reflètent le monde, l’autre, moi. L’émotion est intense.

Les Massais ne parle que Massai, la Française que je suis ne parle que Français ; on s’en fout à ce moment-là, ce n’est pas ça qui compte. La force est ailleurs, la force est là. Je me sens aimée ; elles ont le pouvoir des mères. Elles savent guérir les blessures.  Le temps s’arrête. Je reste de longues minutes dans leurs bras, dans leurs énergies, dans leurs lumières. Le temps de reprendre des forces, et de repartir avec un nouveau collier offert par ces dames pour mon retour au Kenya. Le plus beau des présents que l’on pouvait me faire, ces femmes sont reliées à la source.

De retour à Nairobi, je retrouve mes copains cireurs de chaussures. Puis l’auberge des voyageurs, cette nuit l’ambiance est « festive », l’alcool coule à flot, des couples se forment le temps d’une nuit ce qui m’empêchera de bien dormir dans mon hamac, qui évidement n’isole pas du bruit…

Des nouveaux voyageurs sont venus grossir les rangs : Quatre jeunes blacks d’Afrique du Sud.  Enfin un peu de couleur dans notre équipe ! Ils disent regretter que les jeunes voyageurs Occidentaux restent entre eux, sans s’intégrer vraiment à la population locale. Ils nous reprochent une vision superficielle des pays que nous foulons, consommant l’autre, les rencontres, les plats, les activités sans entrée profondément en relation avec l’endroit, son peuple et sa réalité.

Zoom sur la Tanzanie :

Ce que j’ai appris sur la Tanzanie n’est pas très réjouissant. A l’inverse de ce que j’avais pu lire sur France diplomatie, le pays à l’air de perdre de sa sécurité. Outre l’impossibilité pour une femme de se déplacer seule le soir au risque de se voir dépouillée, il existe d’après certains témoignages une véritable oppression de la part du gouvernement ; écoute téléphonique, blocage des comptes des opposants politiques, disparitions, corps retrouvés sur les plages… Il semblerait que la liberté d’expression soit menacée et que les journalistes ou blogueurs ayant un regard critique soit en danger.

Une Française qui habite à Arusha depuis plusieurs années me confia un dicton d’expat ;

Sur trois Tanzaniens,  un souhaite être ton ami par intérêt, l’autre ne t’aime pas parce que tu es blanc et le dernier est vraiment sincère. Elle me confirme que l’ambiance du pays change et que les pressions du gouvernement se font ressentir de plus en plus violemment.

Pour conclure, j’ai malheureusement pu ressentir un peu de racisme à mon égard. J’ai détesté mon rapport à l’argent, qui devenait presque obsessionnel. Je ne savais pas contre qui diriger ma colère ; contre moi et mon avarice, contre les touristes qui n’ont pas su protéger leurs portes monnaies, contre les locaux qui ne voient chez leurs frères blancs qu’une valeur marchande, contre les gouvernements de ces deux pays qui n’apportent aucun soutien aux plus démunis, contre l’occident qui nous apprend à être de bons consommateurs ; de biens, de soins, de voyages, d’expériences, de l’autre ?….

En tous cas la vie m’a semblé excessivement chère dans des pays ou les salaires varient entre 50 et 400 euros.

Je finirais cet article par plusieurs questions :

Comment accepter d’être une valeur marchande en tant que touristes Européens ? Comment préserver des relations intègres malgré les différentes réalités financières ?

Quel est notre impact, à nous ; routards, backpakers, touristes, humanitaires, Occidentaux, sur ces territoires où nous venons nous nourrir de nouvelles expériences ?

Comment lutter contre notre égo qui nous empêche de profiter pleinement du moment présent, jugeant, comparant, rabaissant l’autre ou soi-même ? Et préserver sa sécurité intérieur, quand à l’extérieure tout fout l’camp ?

« La gourmandise provoque l’oubli » Proverbe Maisai

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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3 commentaires sur “Galères au Kenya et Tanzanie

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  1. Merci beaucoup:) Et j’ai pas raconté : le vol de mes affaires, et le douanier qui a voulu m’empêcher de monter dans mon avion … Merci pour ton intérêt, ça m’encourage !!!

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